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HHhH

mercredi 9 juillet 2014, par Sammy

Qu’est ce qu’un roman ? Peut-on encore qualifier de roman un livre où tout est vrai ? Où s’arrête la réalité, où commence la littérature ? A partir de quand commence t-on à trahir le réel ?

Tout est vrai dans le roman de Laurent Binet. Censé nous narrer un épisode -ô combien dramatique- de la Seconde guerre mondiale (l’assassinat de Reinhard Heydrich par deux parachutistes Tchécoslovaques envoyés par Londres), c’est aussi le roman du roman en train de s’écrire. Tout est vrai, mais ce n’en est pas moins de la littérature. Les hésitations et les atermoiements de l’auteur, qu’il feint de rapporter scrupuleusement au lecteur, c’est de la mise en scène. Quand il annonce qu’il va garder tel passage et supprimer tel autre ou qu’il corrige une erreur tout sauf involontaire du chapitre précédent, c’est encore de la littérature. Quand il se met en scène en train de discuter avec un ami de la véracité des faits qu’il rapporte, ou qu’il évoque ses relations avec sa petite amie, c’est toujours de la littérature.

Finalement, l’auteur devient un personnage de son propre livre. Le procédé n’est pas tellement révolutionnaire, il suffit de penser à Paludes [1], à la Ballade de Rikers Island [2] ou au récent En finir avec Eddy Bellegueule que j’évoquais sur mon Shaarli en janvier, pour constater que ce serait plutôt devenu une figure de style assez commode.

Un romancier est un tricheur habile, qui se sert de l’Histoire pour en exploiter les éléments utiles et les réorganiser à son profit. Cependant, "on peut violer l’Histoire..." [3] et Binet a choisi d’être aussi proche de la vérité historique que ses sources le lui permettaient. Ce faisant, il écrit ce qu’il qualifie lui-même d’infra-roman, où la tension romanesque ne vient plus tellement de l’attente du dénouement (on sait depuis le début comment finit l’histoire), mais de la façon dont l’auteur, deus ex machina composant son récit à partir de fragments réels va "faire" telle ou telle scène, un peu comme un réalisateur est attendu sur la scène du baiser, la scène de la course-poursuite, la scène de la mort d’un personnage... Lui met en scène son appréhension d’auteur avant d’écrire la scène de l’attentat. [4]

Pour tenter de répondre à ma question liminaire, je dirais qu’un roman, c’est un rythme et du style, qu’importe si ce qui est raconté est vrai. On peut captiver le lecteur avec une succession de faits tous plus vrais et incroyables les uns que les autres. Et bien souvent, la réalité est bien plus incroyable et improbable que la fiction, alors pourquoi imaginer ?

Quoi de plus vulgaire que d’attribuer arbitrairement, dans un puéril souci d’effet de réel ou, dans le meilleur des cas, simplement de commodité, un nom inventé à un personnage inventé ? Kundera aurait dû, à mon avis, allez plus loin : quoi de plus vulgaire ; en effet, qu’un personnage inventé ?

Mais contrairement à Pierre Michon qui répugne aussi à créer des ectoplasmes, Laurent Binet ne cherche pas à transformer par la littérature en or la boue de destins brisés. Sa littérature ne transcende pas, elle donne à voir, avec toute l’ambiguïté de l’exercice : « Mais si je couche cette image sur le papier, comme je suis sournoisement en train de le faire, je ne suis pas sûr de lui rendre hommage. Je réduis cet homme au rang de vulgaire personnage, et ses actes à de la littérature, mais qui puis-je ? » Au-delà, on sent tout l’attachement que l’auteur porte à cette histoire, aux protagonistes, aux lieux où elle s’est déroulée.

Ceux qui sont morts sont morts, et il leur est bien égal qu’on leur rende hommage. Mais c’est pour nous, les vivants, que cela signifie quelque chose. La mémoire n’est d’aucune utilité à ceux qu’elle honore, mais elle sert celui qui s’en sert. Avec elle je me construit, avec elle je me console.


Ce roman visant au réalisme (mais est-on jamais réaliste lorsque l’on prétend imaginer les sentiments de personnes mortes depuis 70 ans ?), j’ai appris pas mal de choses en cours de lecture, auxquelles il faut ajouter les interventions de l’auteur dans son récit :

 L’Allemagne n’aurait pas attaqué la Tchécoslovaquie en 1938 si la France et l’Angleterre n’avaient pas baissé leur culotte devant Hitler, car le Reich n’était pas militairement assez fort. (D’après Keitel, chef de l’état-major allemand, à Nuremberg en 1946)

 Parmi les diplomates français qui ont abandonné la Tchécoslovaquie aux griffes du Reich, un certain Alexis Léger, que vous connaissez sans doute mieux sous son nom de plume de Saint-John Perse...

 Il y a eu des matchs de foot opposant la Luftwaffe à l’équipe d’Ukraine. L’Ukraine a gagné tous les matchs. Les joueurs ont donc été fusillés à Babi Yar. Si Babi Yar ne vous dit rien, ce n’est malheureusement pas très étonnant. Babi Yar, c’est l’incarnation la plus terrible de ce que l’on a appelé "la Shoah par balles" ; le massacre est largement évoqué dans le roman, et il fournit une bonne partie du contexte des Bienveillantes de Littell.

 Si je connaissais Babi Yar grâce à Littell, j’ignorais totalement l’existence du massacre de Lidice, qui n’est pas, à ma connaissance, enseigné dans les écoles françaises, où l’on entend surtout parler d’Oradour. Je suis abasourdi d’avoir attendu l’âge de 33 ans pour découvrir l’existence d’un massacre d’une telle ampleur. Faut-il en tirer des conclusions sur l’enseignement de l’Histoire dans notre pays ?

 Au passage, l’auteur qualifie, assez méchamment même si c’est pas mal vu, le roman de Littell de "Houellebecq chez les nazis". Il ajoute que le personnage de Littell « sonne vrai » « pour certains lecteurs facile à blouser » parce qu’il est le miroir de notre époque ; nihiliste, post-moderne.

 Heydrich avait demandé que soit déboulonnée la statue de Mendelssohn du toit de l’opéra de Prague, parce qu’il était juif ; mais comme personne ne savait à quoi il ressemble, on a fini par déboulonner celle qui avait le plus grand nez ; catastrophe, c’était celle de Wagner...

 Il y eu un "super-espion" chez les nazis : Paul Thümmel, A54, alias René. Il a fourni une foultitude d’informations capitales aux Alliés : Il avertira directement les Français que les Allemands attaqueront en mai 1940 en contournant la ligne Maginot, il fait de nombreuses révélations à l’avance : agression nazie contre la Tchécoslovaquie, la Pologne, l’URSS, informations sur la mise au point des V1, etc. (via Wikipédia)

 Les couleurs du drapeau nazi sont les mêmes que celles du logo Darty...

 A propos de l’assassinat de Bousquet : l’assassin est un « spectaculaire abruti », qui nous a privé du procès du siècle, l’équivalent français d’Eichmann à Jérusalem. Il n’est qu’à lire ce que Heydrich disait de lui : « La seule personnalité qui possède à la fois jeunesse, intelligence et autorité, c’est Bousquet. Sur des hommes comme lui, nous pourrons préparer l’Europe de demain, une Europe très différente de ce qu’elle est aujourd’hui. »

Le monde est ridicule, émouvant et cruel.

Triste mot de la fin ? Sans doute, mais il résume parfaitement ce que l’on ressent après avoir lu ce roman, qu’on ne lâche pas avant de l’avoir refermé. Écrivains, racontez donc des histoires vraies, émouvantes, cruelles, mais passionnantes.


[1Que je n’ai pas lu, mais Wikipédia pallie largement à mon ignorance.

[2Que je suis en train de lire...

[3"...à condition de lui faire de beaux enfants." dixit Alexandre Dumas qui savait de quoi il parlait.

[4Et je me dois de dire qu’il ne l’a pas ratée, sa scène. On est dans la Mercedes, on est avec Kubis et Gabcik, l’auteur est avec eux, l’auteur devient ses personnages qui n’en sont pas...