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Jeune, et après ? demande t-il
mardi 14 mars 2023, par
Si je devais faire un article à chaque fois que je lis quelque chose qui me fait bondir dans le canard local (Le Bien Public)... je passerai mon temps à ça. Mais aujourd’hui, l’édito de Monsieur Jean-Philippe Guillot m’a bien agacé. Se faisant l’écho d’un récent rapport [1], selon lequel la consommation de médicaments psychotropes aurait augmentée de manière significative entre 2014 et 2021 chez les enfants et les adolescents, ce monsieur nous livre son analyse des causes profondes du spleen inquiétant des 6-17 ans :
Et tout ne pourra pas reposer, cette fois, sur le Covid et la guerre en Ukraine. [...] mais les raisons profondes de cette grande désillusion semblent ailleurs. Surconsommation d’images diverses ? Overdose d’internet ? Isolement devant l’écran ? Multiplication de réseaux sociaux idiots ? Incapacité grandissante à faire la part des choses ? Ecolo anxiété ? Sédentarité excessive ? Trop d’écoute de musique de m... ?
Dans un crescendo que n’aurait pas renié un éditorialiste sous De Gaulle, les causes seraient donc, par ordre croissant de gravité : la consommation "d’images diverses" (et probablement cochonnes, mais au Bien Public on est trop bien élevé pour écrire ça), internet, les réseaux sociaux [2], l’idiotie des jeunes [3], l’écologie, la sédentarité et, enfin, horreur suprême, la musique de merde [4].
Que dire de cette accumulation bouvardesque autant que pécuchesque ? Que le lieu commun tient lieu de réflexion ? Oui, et ce n’est pas un problème propre au Bien Public, hélas. Que la personne qui a écrit ça est passée directement des certitudes de l’enfance à celle de l’âge mûr sans passer par la case jeunesse ? C’est possible, le cas s’est déjà vu. Qu’il est le reflet d’une certaine pensée, d’un certain lectorat, celui qui lit Le Bien Public [5] ? C’est très probable.
Ce qui en dit long sur les confortables certitudes post-prandiales de l’auteur de l’article et de ceux qui le lisent en hochant la tête de contentement, c’est le terrifiant aveuglement dont il fait preuve. Pas la peine d’être un rebelle à cheveux long écoutant de la "musique de m..." tout en se sédentarisant avec excès devant des réseaux sociaux idiots, c’est le rapport lui-même qui le dit [6] :
Pour contrer l’effet ciseau entre l’augmentation de la demande d’aide et le déficit chronique de l’offre de soin, l’augmentation des pratiques médicamenteuse, antérieure à la crise sanitaire, met à mal les réglementations des autorités de santé. Elle fait craindre un risque de substitution des aides psychothérapeutiques, éducatives et sociales recommandées en première intention, par des pratiques médicamenteuses.
Le Haut Conseil alerte avec force sur l’urgence de moyens suffisants dédiés aux approches pédopsychiatriques de proximité et pluridisciplinaires, et aux offres psychothérapeutiques, éducatives et sociales destinées à l’enfant et à la famille qu’elles soutiennent.
Bref, si on recourt à cette surmédication pour traiter la santé mentale des enfants, c’est que les structures adaptées font défaut.
Et la conclusion d’un tel étalage de bon sens et de certitudes, quelle est-elle ? Une conclusion pessimiste, mais plus en phase avec l’attente des lecteurs qu’avec la réalité :
Le problème, c’est que dans moins de dix ans, ce sont ces jeunes citoyens à la santé mentale si fragile qui tiendront ce qu’il restera de la baraque France. Et ça c’est (déjà) le plus inquiétant.
Que ceux destinés à prendre en charge "la baraque" après vous, mon cher Jean-Philippe, soient soucieux de santé mentale et d’écologie, autant qu’inquiets de l’état de la planète, de la guerre et des injustices serait donc un problème ?
A mon humble avis, mais je ne suis certes pas qualifié puisque je ne suis pas éditorialiste, c’est que dans moins de dix ans, les responsables d’aujourd’hui seront toujours là, ou si ce ne sont pas eux, ce seront donc leurs frères, ou leurs enfants -qui ne souffrent pas d’anxiété, eux- bref, leurs semblables, sortis du même moule, défendant les mêmes intérêts.
Les jeunes s’inquiètent pour l’avenir, les vieux s’inquiètent de cette jeunesse qui ne sait pas faire "la part des choses", qui prend des médicaments parce que tout le monde se moque qu’elle aille mal, qui, en un mot, n’a plus confiance en eux.
On se demande bien pourquoi.
[1] ou, plus exactement, des articles reprenant la dépêche présentant ce rapport, n’allez pas croire qu’il l’ait lu
[2] tous forcément idiots, à l’exception de la page Facebook du Bien Public, du compte Twitter du Bien Public, du compte Instagram du Bien Public et du compte Linkedin du Bien Public...
[3] je ne vois pas comment qualifier autrement cette incapacité à "faire le part des choses". Regardez, monsieur Guillot, il est vieux, il sait "faire la part des choses", lui. Il sait ce qui est important, lui. Être sûr de soi et droit dans ses charentaises, ça c’est important.
[4] c’est moi qui prend la responsabilité d’écrire "merde", au Bien Public on écrit "m...", et ça se trouve, c’est pas ça du tout, il voulait écrire "la musique de mamie", fustigeant par là les musiques ringardes qu’écoutent "les jeunes". Ou pas.
[5] Je réponds par avance à l’objection qui me serait faite : je ne me compte pas dans le lectorat du BP, c’est juste que nous sommes abonnés au travail, et que je le parcoure en mangeant. Au risque, parfois, de m’étouffer.
[6] mais pour ça, il fallait faire la démarche -sur internet, territoire de tous les dangers- d’aller chercher ce rapport