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La mauvaise presse meurt ? Laissez la mourir.
lundi 12 mai 2014, par
Il fut un temps où j’appréciais [1] ce qu’écrivait Ploum et, sans être de ses lecteurs réguliers, je ne comprenais pas les réactions que suscitaient certains de ses articles, comme celle de Kevin, cherchant plutôt à lui trouver des excuses, à privilégier la forme plutôt que le fond. Mais franchement, aujourd’hui, je suis obligé de le dire, son article sur la mort de la presse, c’est de la merde. Ploum se paie de grands mots et de belles formules (car il écrit plutôt bien), mais son argumentation ne tient pas la route. [2]
Ça commençait plutôt bien…
Il part pourtant d’un constat que je partage - que presque tout le monde partage, finalement : la presse est malade de n’avoir pas su s’adapter, elle meurt de ses accointances avec le pouvoir, de son addiction à la publicité, et de la concurrence des autres médias : la télévision et surtout internet. Et du cercle vicieux que tout cela engendre : moins de lecteurs -> moins de revenus publicitaires -> moins de moyens -> moins de contenus pertinent -> moins de lecteurs -> moins de revenus -> etc. Je suis d’accord avec lui à peu près jusqu’au paragraphe où il dit "Pour s’adapter à Internet, la presse a transformé les publications traditionnelles en sites web. L’idée de base était de ne surtout rien changer et de faire payer une version électronique, un PDF du journal." Effectivement, c’est là vice originel de la relation "ancienne presse" VS internet : n’avoir pas su voir la spécificité de ce support. Mais en restant cantonné à cette vision partielle, Ploum se trompe lourdement, d’autant plus qu’il ajoute à ce point de départ bancal quelques analyses de son cru.
Finalement, c’est comme si Ploum faisait la même erreur que cette "presse" dont il célèbre l’agonie : il oppose "la presse" (sous-entendu : papier) et "internet". Les vieilles technologies contre les nouvelles. Les anciens contre les modernes. C’est bien connu, ce qui est vieux est nul, ce qui est nouveau est beau. [3] Je ne suis pas d’accord. Je suis plus de l’avis de Gee : la qualité, c’est payant (dans les deux sens du terme), que ce soit sur papier ou sur le web. Le canard enchaîné va sur ses 100 ans. Voilà une entreprise qui n’a rien d’une start-up de l’information : pas de compte Twitter, pas de page Facebook, il a juste une page web pour éviter le cybersquatting et... inviter les gens à l’acheter mercredi prochain ! A l’aune des critères de Ploum, Le canard enchaîné, ce serait donc de la merde ?
La crise de la presse
C’est vrai, la presse est en crise. Quelles en sont les causes ? Je n’ai pas le temps ni la compétence d’aller plus loin que l’esquisse tracée plus haut [4] L’une des manifestations de cette crise est ce que j’appellerais le recopiage de dépêches, et son corollaire : la propagation virale d’informations erronées. C’est comme si, en voulant s’adapter au net [5], la presse avait reniée ce qui fait son code génétique : le terrain, l’enquête, la vérification, le recoupage des sources. Et ce n’est pas uniquement une question de moyens. Un coup de fil, ou une recherche rapide en quelques clics, ça ne coûte rien.
Dans vos journaux papier ou internet, cela se traduit habituellement par une compilation de flux (on lit la même chose partout) et du remplissage (prenez un journal, ou pire, un hebdo, et faites le ratio informations pertinentes/remplissage...). Du coup, comme le dit le barbu dans sa grotte, les "médias traditionnaux", "c’est surtout du bruit" et "90% des informations n’ont aucun intérêt".
Twitter et Facebook ne sont pas des agences de presse
Ce à quoi Ploum répond "Twitter et Facebook ont remplacé toute la chaîne de l’information. Ce sont les plus grandes agences de presse du monde avec plus d’un milliard de correspondants et la gratuité de rediffusion de dépêches. Simple, n on ?" Sauf que... sauf que non. Twitter et Facebook ne constituent pas la nouvelle “chaîne de l’information”. Twitter, Facebook et Google +, ça charrie 95% de merde. Des lolcats. Des hashtags débiles. Ou racistes. Du racontage de ma vie en boucle. De l’autosatisfaction sans intérêt (ce qui n’est jamais qu’une variante du cas précédent). Des selfies. Des reaction gifs. Etc.
Dans les 5% restant, je mets quelques comptes vraiment intéressants, généralement associés à un site qui l’est tout autant, pour diverses raisons (en vrac : Eolas, Boulet, Gallica ou des militants qui apportent des informations sur certains sujets...) ; ou des comptes de journalistes, qui "livent-tweetent" des événements ou qui donnent un point de vue plus "libre" de l’actualité, ou sur un thème (politique, sportif, culturel...) dont ils suivent l’actualité. Ah tiens donc, je croyais que tous les journalistes étaient des inutiles et que Twitter allait tous les remplacer ? Sauf que ce n’est pas si simple apparemment…
Journaliste, c’est un métier
Comme dit dans cet article [6],on ne s’improvise pas éditeur de presse. J’ai mon site, j’ai mon Shaarli ; tel autre a une page Facebook [7] ; un autre encore passe sa journée sur Twitter. Est-ce que ça fait de nous des journalistes ? Non. Est-ce que ça fait de nous des "correspondants" rediffusant des "dépêches" ? Oui et non. Nous diffusons des liens, nous donnons notre avis sur tout et sur rien sur internet. Ça ne rend pas moins mauvais certains journaux. Mais ça ne nous donne aucune légitimité.
Parce que journaliste, c’est un (beau, et difficile, et ingrat, et mal payé) métier. Soyez certains que les pigistes qui font du copié-collé de dépêches AFP ou Reuters toute la semaine se rêvaient un autre avenir. Mais ils sont prisonniers du système qui les fait bouffer. Je ne parle pas de l’institution "presse", je parle des gens qui travaillent dedans. La plupart sont parfaitement conscients de faire de la merde. Ce qui n’enlève rien à la qualité du travail de certains blogueurs, ni à l’intérêt de la production de certains écrivains qui peuvent se livrer à de véritables enquêtes. Simplement, ils le font sans se prendre pour des journalistes.
Au passage, je trouve particulièrement malvenu de ressusciter ce serpent de mer aussi vieux que les blogs, ce pseudo-débat stérile et sans intérêt visant à opposer artificiellement blogueurs et journalistes. Comme je viens de le dire, il y a de très mauvais articles de presse et il y a de très bons articles de blog. Il y a des journalistes qui tiennent un blog, mais tous les blogueurs ne sont pas journalistes. Cette guéguerre est d’ailleurs soigneusement entretenue par quelques-uns qui y trouvent un intérêt : des blogueurs qui veulent qu’on parle d’eux, et des journalistes qui aimeraient qu’on se passe des blogueurs.
Mais revenons aux sources. Fondamentalement, le terme de journaliste désigne pour moi deux choses, finalement assez distinctes :
– celui qui va voir, et qui ramène l’info. L’indigné en pantoufle ne prend pas trop de risques. Ploum ne prend pas de risques. Je ne prends pas de risques. [8]
– celui qui hiérarchise et organise l’information pour la donner à voir au public. Le problème de "la presse" d’aujourd’hui est vraisemblablement là. Oh si, on hiérarchise. Mais pas dans le sens où vous croyez. Prenez un magazine, regardez le journal télévisé. Après les inévitables gros titres, vous avez quoi ? De la variété. Du foot. Les petites phrases des politiques. Des "people". Bref du vide, du vent. Du remplissage tel que je l’évoquais plus haut.
La faute des lecteurs : on a la presse qu’on mérite
Alors oui, certains sites s’en sortent effectivement très bien : @si, Mediapart... Mais êtes-vous prêt à payer pour une multitude de sites d’information et d’analyse ? Je trouve Ploum affreusement condescendant sur ce point, et ça m’agace vraiment. Qui ne voudrait lire que de la presse d’analyse et de réflexion ? Qui en a envie, et surtout, qui en a le temps ? Quand je vois certains de mes shaarlistes préférés râler après les vieux qui osent faire leurs courses en même temps qu’eux [9], alors qu’ils n’ont que ça à faire (c’est bien connu, la retraite ça ne sert qu’à attendre la mort) quand eux ont un boulot, des enfants, milles choses urgentes et palpitantes qui les attendent, bien plus importantes que le caddie de mamie... bref, quand je lis ça, je me demande vraiment si ils ont le temps de lire ne serait-ce que la presse "ordinaire". Et s’ils auront le temps de lire cette presse que Ploum appelle de ses vœux.
Car au-delà du débat payant/gratuit et de la tarte à la crème faire de la merde / faire de la qualité, se pose aussi la question du temps. Ça parait idiot à écrire, mais on n’a pas le temps de tout lire, même si c’est de la qualité. Surtout si c’est de la qualité : rendre compte d’une enquête où l’on prend en compte touts les points de vue en évitant les stéréotypes, ça prend du temps. J’aurais pu m’abonner à Mediapart ou à Arrêt sur images, mais il faut aussi faire des choix : je n’ai pas le temps ni l’envie de lire des tonnes d’analyse. J’essaie au moins d’être honnête avec moi-même, ce que Ploum ne fait pas dans son article. Je veux aussi passer du temps avec ma famille, m’occuper de mon jardin, lire des livres, jouer à des jeux vidéo... Je n’ai pas envie de lire toute l’actualité atroce de la France, de la Navarre, et des restes du monde. Je pourrais ne faire que ça de ma vie, mais je ne le veux pas.
Vous n’avez pas le temps de lire de l’analyse ? Qu’à cela ne tienne, on va vous donner du pré-digéré : 20 minutes, Métro, Direct Matin... On a aussi la presse qu’on mérite. Et ne vous faites pas d’illusions : ces titres là sont rentables, eux. Et à l’heure où de plus en plus d’articles sont écrits par des algorithmes, ils le seront de plus en plus.
La presse ? Ça n’existe pas
Je l’ai déjà dit à maintes reprises (notamment ici et là) : ça m’ennuie de dire" la presse". Parce que c’est un ensemble disparate et hétérogène :
– Ploum ressasse une idée fausse : la presse, du moins cette presse aux mains de quelques grands groupes, s’est très bien adaptée à internet, au point de produire des contenus uniquement pour le net. (Et c’est rarement bien.) Vous voulez une preuve ?
– Il y a (beaucoup) de bon. Mais on se focalise sur la merde. On se complait à ne parler que de ça. Je pourrais synthétiser ma pensée de cette formule lapidaire que j’ai choisis pour mon titre : "La mauvaise presse meurt ? Laissez la mourir". Oui, je pense que les aides de l’État à la presse [10] sont une mauvaise chose. Dans le meilleur des cas c’est donner de l’argent à des entreprises qui n’en ont pas besoin, dans le pire c’est placer un cadavre sous assistance respiratoire.
– Non, "la presse" ne va pas mal. Ce sont les quotidiens et les journaux d’informations qui vont mal. La presse spécialisée se porte très bien. (photo, bricolage, mode, "presse féminine"... qui n’a personne d’abonné à Télérama ou à Géo dans sa famille ? Et il faudrait aussi citer des publications comme Alternatives économiques, fondé en 1980, et qui se porte très bien.)
– Je le répète, on a la presse qu’on mérite. Je n’achète jamais le journal. Je ne regarde jamais le JT. Ni les émissions de reportages. En fait, je ne regarde la télévision que pour passer du temps avec mon épouse. Je n’achète jamais L’Express, Le nouvel obs, le Figaro mag, Marianne... Comme le barbu, la "presse en flux", celle où tout le monde dit la même chose au même moment, me sert à me tenir informé. J’écoute la radio (France info pour les news, France Inter et France culture le reste du temps). J’achète Alternatives économiques et Le canard enchaîné quand je prends le train. Je suis abonné à XXI. Ce n’est pas de la presse d’analyse (voir mes raisons plus haut), mais XXI remet en honneur le format et le temps long : des reportages longs, qui ne "collent" pas à l’actualité immédiate. En dehors du flux.
– On peut aimer les journalistes, l’information, la presse, et critiquer tout cela rageusement : "Dire que les groupes de presse produisent des articles de qualité médiocre, copient/collent des dépêches à longueur de journée pour essayer d’avoir l’air de produire quelque chose sur le Web, dire qu’ils sont désormais détenus par des industriels qui n’en attendent rien d’autre qu’une rentabilité à deux chiffres, que ces industriels ne savent pas ce que c’est que la presse, qu’ils réduisent les coûts là où ils ne devraient pas le faire, dire que les journalistes n’ont plus les moyens de travailler correctement, tout ça, c’est mal. Pourquoi ? Parce que l’on réduit ce qui est dit à : « vous n’aimez pas les journalistes« ."
Je crois que j’ai à peu près fait le tour du sujet. Je vais sûrement penser à de nouvelles choses dans les jours qui viennent mais tant pis, si je ne publie pas cet article maintenant, il va se périmer... Ploum partant d’un constat indiscutable, il arrive à en tirer un tissu de banalités et d’idées préconçues, assortis de propositions en trompe l’oeil. C’est dommage, mais ça m’a au moins permis de faire le point sur ce que je pensais.
[1] N.B. du 5 janvier 2017 : passage à l’imparfait de cette phrase, et corrections de quelques fautes résiduelles
[2] Note du 30 juin 2016 : avec deux ans de recul, je précise que ma position par-rapport aux écrits de Ploum a évoluée. Je considère désormais qu’il écrit essentiellement des calembredaines toxiques.
[3] Voir à ce sujet les "lois" de notre rapport à la technologie édictées par Douglas Adams :
1-Tout ce qui était déjà présent au moment de votre naissance est normal et ordinaire, le monde marche juste "naturellement" comme ça.
2-Tout ce qui a été inventé entre vos 15 et vos 35 est nouveau, excitant et révolutionnaire, et vous pourrez probablement faire carrière dedans.
3-Tout ce qui à été inventé après vos 35 ans est contre l’ordre naturel des choses.
Humoristique ? Certes, mais ne fonctionnons-nous pas un peu comme ça ?
[4] Si vous avez un peu de temps, je ne saurais trop vous conseiller la lecture du "Manifeste de XXI pour la presse". C’est peut-être un peu long (tant pis, vous vous priverez du replay de Top Chef), vous ne serez peut-être pas d’accord avec tout, mais ce manifeste retrace la genèse d’une crise dont on ne sort pas, et propose les solutions de l’équipe de XXI.
[5] Mais pas seulement, elle a voulu s’adapter à ce qu’elle a cru être une demande de la société : toujours plus d’informations, toujours plus vite...
[6] merci au passage à Timo qui le démonte dans son Blogoshaarli, ce qui m’a permi de le découvrir !
[7] Vous noterez que je ne dis pas "sa" page Facebook...
[8] Mais ce n’est pas si simple, évidemment. Il y a bien des blogueurs qui prennent des risques, mais c’est lié à la situation de pays où la liberté d’expression est menacée (ou inexistante), pas à leur statut. Je rejette cette remarque en note car sinon, on ne s’en sortirait pas.
[9] Aucun rapport avec la choucroute, mais je me dois de garder trace de cette excellente réponse à leurs malheureuses divagations