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Les variations St. John Mandel

mercredi 10 septembre 2025, par Sammy

J’aime beaucoup Emily St. John Mandel à qui j’ai déjà consacré un article dont je suis raisonnablement satisfait. Je me disais depuis lors qu’il fallait que je lise ses œuvres précédentes : c’est chose faite depuis le début de l’année.

Dernière nuit à Montréal : c’est le premier roman de l’autrice, il a donc des défauts (le 6ème sens du détective, c’est non !). J’ai trouvé l’intrigue un peu trop artificielle, on comprend très vite de quoi il retourne, mais il y a déjà cette façon de manipuler les temporalités qui est un peu sa marque de fabrique ; dans un film, j’imagine que les scènes du passé seraient traitées avec une luminosité différente, voire en sépia. En tout cas, c’est comme ça que je les ai visualisées en lisant.

Elle ne donne vraiment pas envie d’aller à Montréal, j’ai même lu des commentaires qui l’accusait de francophobie ! [1].

Ma proposition de titre alternative : Une femme disparait (ceux qui ont lu le livre sauront ce que je veux dire) [2]

On ne joue pas avec la mort : encore une histoire de solitude et de fuite. On pourrait voir dans ce roman d’une vie bâtie sur le mensonge les prémices de L’hôtel de verre.

La pensée de retourner au bureau le lendemain matin lui donnait envie de descendre dans la rue, de héler un taxi et de se faire conduire n’importe où. N’importe quelle autre destination, n’importe quelle autre vie.

Les variations Sebastian : là, ça devient plus intéressant. On est dans la parodie de film noir - d’ailleurs un des personnages s’appelle William Chandler...

La perspective de tout le travail qui serait nécessaire pour devenir musicien professionnel le fatiguait à l’avance. Il lisait beaucoup de romans noirs et portait un feutre, et il avait déjà mis au point des solutions de repli. S’il ne pouvait pas être musicien de jazz, il serait journaliste. S’il ne pouvait pas être journaliste, il serait détective privé.

Son univers ("mandelverse") commence à s’organiser : ce roman est l’occasion de la première apparition de Jonathan Alkaitis, qui sera au centre de l’histoire de L’hôtel de verre, et du groupe Baltica. Les constantes mandeliennes sont en place : travail sur la temporalité du récit, importance de la musique, le fait de ne pas s’attacher à une maison ou à un lieu. Et, toujours, la solitude, la fuite et une certaine angoisse sous-jacente :

Dans la plupart de ses rêves, des gens se volatilisaient : seul sur l’île paradisiaque abandonnée, il errait de maison en maison avant de descendre sur la place déserte, sur la plage silencieuse. Il allait sur la jetée, où les bateaux abandonnés se balançaient doucement sur la mer morte, il parcourait des villas abandonnées, des cafés abandonnés, le restaurant abandonné où quatre chaises étaient disposées autour d’une table avec une bouteille de vin – et tout ce paysage paradisiaque, abandonné, était gorgé de terreur.

Au final, j’ai été frappé a posteriori de la justesse de mon analyse antérieure [3], on est déjà dans l’élaboration de non-endroits, de voyages qui ne mènent nul part :

Elle eut l’impression troublante qu’ils n’étaient allés nulle part, que cet endroit était une simple variante de celui d’où ils étaient partis.

Emily St. John Mandel est une des narratrices d’une certaine forme de comédie humaine américano-canadienne, portée par un univers beaucoup plus sombre que ce que la première impression pourrait laisser croire. Un grande autrice.


[1] en gros, à Montréal il fait en permanence un froid polaire, il fait tout le temps nuit, et c’est la tyrannie du français obligatoire - à rapprocher du sujet de thèse de son (anti)héros, sur les langues qui disparaissent...

[2] Note destinée à mon moi du futur qui ne se souviendra plus pourquoi j’ai écrit ça : l’héroïne se stabilise après une vie passée à fuir, mais une autre femme meurt, tu te rappelles ?

[3] mes chevilles vont bien, merci