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Romain Gary, clown triste mais farceur

mercredi 11 mars 2026, par Sammy

Plein de la fougue de la jeunesse (on n’a pas tous les jours 20 ans), je plonge hardiment dans la masse des articles en cours de rédaction et j’en remonte celui-ci, consacré à Romain Gary. Une bien belle prise ma foi.

Je suis tombé sur ce beau pavé sur notre lieu de vacances l’été dernier, ce qui tend à prouver que l’adage de Mai 68 contenait un fond de vérité. Il m’a fallu un mois pour venir à bout de cette biographie de Romain Gary par Myriam Anissimov, pas parce que ce n’était pas intéressant, mais parce que le qualificatif de pavé n’est pas usurpé. Et ça en valait la peine.

J’aime beaucoup Romain Gary, je l’aime encore plus depuis que j’ai lu ce livre, qui le rend plus humain, plus proche, avec ses défauts, ses trucs qui vont pas, ses imperfections. Parce vous allez sans doute être étonnés, mais les écrivains, c’est des gens comme vous. Gary, c’est un drama queen, un angoissé, un type suffisamment mal dans sa peau pour éprouver le besoin de s’en créer d’autres. Et pourtant on rit souvent dans ses œuvres, d’un rire parfois dérangeant ; il se qualifie lui-même de terroriste de l’humour [1] : Gary, c’est un clown triste.

Je ne sais pas quel est votre niveau de connaissance vis à vis de Romain Gary, sa vie, son œuvre, ses personnages, mais je vais vous dire quel était le mien avant d’entamer cette lecture : Romain Gary est un écrivain français, qui a reçu une première fois le prix Goncourt pour je ne sais pas trop quel livre, et une seconde fois pour La vie devant soi, en prenant un pseudonyme qui n’a été révélé qu’après sa mort par suicide, quelques années après celle de sa femme Jean Seberg.

C’est un peu court, jeune homme.

Myriam Anissimov rassemble donc les multiples facettes de cet illusionniste de sa propre vie, qui a, petit Poucet farceur, semé tout un tas de faux indices dans ses œuvres. L’ouvrage replace Romain Gary dans sa globalité, loin des quelques épisodes que l’on croit savoir de lui. C’est l’un des plus grands écrivains français du XXème siècle, mais il n’est pas né en France ; il est né on ne sait pas trop où d’ailleurs [2], quelque part aux lisières de la Russie, de la Lituanie et de l’Ukraine, l’histoire de l’atroce XXème siècle ayant causé bien des soucis aux géographes. L’histoire de la famille de Romain Gary commence avec les persécutions et les pogroms de la Russie tsariste, et elle est indissociable de l’extermination des juifs d’Europe. La moitié de sa famille a été assassinée par les nazis.

Je n’ai pas une goutte de sang français mais la France coule dans mes veines.

Et quoi qu’aient pu en dire les rageux, les nationalistes, les antisémites et les jaloux, la vie de Romain Gary est indissolublement liée à la France. Il a fait la guerre pour la France, il est devenu diplomate, tout ça sans jamais cesser d’être écrivain.

J’ai appris plein de choses -c’était un peu le but- en lisant ce livre : que sa première épouse, Lesley Blanch, était écrivaine et, à un moment, c’était elle qui était célèbre, pas lui. Que le roman Lady L a d’abord été écrit en anglais, que Lady L. c’est un peu Lesley. A propos de ce (super) roman, j’ai aussi appris à cette occasion que l’anarchiste français Armand Denis, au sujet duquel Gary donne toutes les sources sur lesquelles il s’est appuyé à la fin du roman... n’a jamais existé. J’ai été indigné, stupéfié et admiratif, et j’ai bien rigolé. Parce que oui, j’ai marché à fond.

Il a usé de nombreux pseudonymes, Ajar n’étant que le dernier et le plus connu ; mais il a poussé l’art du foutage de gueule encore plus loin en allant jusqu’à écrire les questions prétendument posées par son ami François Bondy dans un livre d’entretiens, La nuit sera calme, qui est donc une œuvre purement littéraire, se délectant ensuite des critiques ravis de le voir méchamment cuisiné...

Une chose qui m’a beaucoup touchée dans ce livre, pour finir, c’est que tous ceux qui l’aimaient vraiment ne se sont pas laissés abuser, en dépit de ses vigoureuses dénégations, par la supercherie Émile Ajar, alors que tous les autres -le monde entier à vrai dire- s’y sont laissés prendre.

Le patriotisme, c’est l’amour des siens, le nationalisme c’est la haine des autres.

Une biographie passionnante, indispensable si vous aimez Gary, mais comment ne pas aimer Gary ? qui se lit avec un grand intérêt malgré sa longueur. Oui, je le répète, c’est long, mais quand on aime on ne compte pas.


[1Je trouve le début de cet essai particulièrement éclairant à ce sujet :

Gary n’hésitait pas à se définir comme un « terroriste de l’humour ». Il pratiquait un art consommé de la provocation, dans la vie comme dans son œuvre, qu’il mettait en scène l’une comme l’autre.

Il jouait volontiers un personnage, le surjouait encore plus volontiers. Il cultivait son caractère russe, excessif et théâtral. À la question du questionnaire de Proust : « Le principal trait de mon caractère ? », il répondait : « L’extrémisme ». De multiples anecdotes attestent de sa pratique de l’irrespect dans la vie, parfois dans ses fonctions. C’était un des charmes de l’homme que sa liberté et son refus des convenances. La première fois qu’il rencontre Jean Seberg, il est Consul, elle est invitée avec son mari au Consulat. Il se déchausse et veut absolument essayer les chaussures du mari, ce qu’il finit par obtenir. Courageux, il est capable d’à peu près tout. De venir aux obsèques de de Gaulle avec son vieux blouson d’aviateur datant de la guerre, au grand scandale de ses anciens compagnons de combat ; de passer la nuit des barricades en mai 68 en costume pied-de-poule, dans la rue devant les barricades ; de descendre dans la fosse aux ours à Berne, alors qu’il est légat à l’Ambassade, puis d’envoyer un rapport urgent au ministre pour signaler qu’il pleut.

[2l’autrice a d’ailleurs rassemblé en annexe une (longue) liste des déclarations aussi fausses que successives sur son lieu et sa date de naissance, aussi fausses que celles sur son géniteur...