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Rose Valland, sortir de l’ombre

jeudi 28 août 2025, par Sammy

La première chose à laquelle on pense lorsque l’on voit une photo de Rose Valland, c’est à la détermination qui se lit dans son regard, on sait déjà qu’elle ne va pas s’en laisser conter. La seconde c’est que si on doit faire un biopic sur sa vie, il faudra absolument donner le rôle à Josiane Balasko.

Rose Valland, pour paraphraser le titre d’un livre de Jean-François Deniau, c’est une héroïne très discrète [1], et il y avait bien besoin du livre de Jennifer Lesieur pour contribuer à la sortir de l’oubli [2]. Mais là où le personnage de Deniau était un affabulateur qui a su profiter des ambiguïtés de l’après-guerre pour se tailler un costume de héros, Rose Valland est à peu près tout l’inverse : elle n’a rien fait pour chercher la lumière. Cette lecture était donc appréciable, mais plus pour la découverte d’un destin hors-norme consacré à l’art que pour les qualités intrinsèques de son écriture, mélangeant parfois les registres entre roman et reportage. En plus, j’ai un grief contre l’éditeur qui a choisi une photo de couverture bien mal à propos, avec une Rose Valland minuscule à côté d’une sculpture faisant deux fois sa taille : si c’était pour illustrer son effacement, c’est réussi. Si le but était de la faire (re)connaître, ça l’est un peu moins...

Née en 1898, dans un milieu rural et modeste, elle est extrêmement brillante et va cumuler les diplômes, comme autant de paravents entre elle et le monde. Sa vie, c’est autant pour l’art que cachée qu’elle l’a construite. A trente ans, elle est bardée de diplômes, ce qui lui vaut d’être nommée attachée bénévole au musée des peintures et sculptures étrangères du musée du Jeu de Paume. On va quand même pas payer une meuf, fut-elle archi-compétente. Elle ne sera titularisée et salariée que presque dix ans plus tard.

Sur ces entrefaites, paf, c’est la guerre, d’abord la drôle, puis la déroute, puis l’occupation. Le musée du Jeu de Paume est transformé en galerie d’art privée exposant les plus belles œuvres volées aux familles juives, où les dignitaires nazis, Goering en tête, viennent faire leurs emplettes, qui pour enrichir son palais champêtre [3], qui pour le futur musée à la gloire du Reich [4]. Le livre est bien documenté, et arrive à rendre compréhensible le ballet des complexités administratives du IIIème Reich [5], des collabos, des marchands peu scrupuleux (mais qui s’en tireront à bon compte après la guerre)...

La discrète et polyglotte Rose (les nazis ignorent qu’elle parle allemand), affectée au poste peu glorieux mais stratégique du téléphone va, pendant 4 ans, littéralement écouter aux portes et fouiller les poubelles. Garder des traces, des preuves. Tout noter. D’où viennent les œuvres. Où sont-elles envoyées. Par qui. Elle fait remonter les renseignements à la Résistance, directement ou via Jacques Jaujard [6] pour ne pas que les convois ou les caches soient bombardées. Elle sera régulièrement suspectée, mise à pied, menacée d’être fusillée, mais accomplira sa mission jusqu’au bout, avec la plus grande détermination.

Et quand on dit on dit jusqu’au bout, c’est réellement jusqu’au bout. Elle aurait pu s’en tenir là une fois Paris libéré. Mais le véritable objectif de tout ce travail, c’est la restitution des œuvres à leurs propriétaires. Comme elle se méfie de la lourdeur administrative et des difficultés de transmission d’informations en temps de guerre [7], et que les "Monuments men" ils sont bien gentils mais rien ne vaut le travail qu’on fait soi-même, elle demande son versement dans l’armée et part en Allemagne sur les traces des œuvres d’arts perdues. Certaines sont encore dans des trains [8], d’autres cachées dans des tunnels, dans des mines de sel, dans des châteaux... au passage, début de la guerre froide oblige, elle espionne un petit peu les soviétiques. Elle réussira même à faire sortir de la zone soviétique des statues de plusieurs centaines de kilos, récupérées dans les ruines de Carinhall, le château de Goering [9]. Déterminée, vous dis-je.

Elle contribuera à faire ajouter la spoliation aux chefs d’accusation contre les nazis lors du procès de Nuremberg, et témoignera contre ceux-ci. Rentrée en France, elle continuera son travail de réattribution des œuvres. Ce sera désormais toute sa vie, même après qu’on lui ai gentiment fait comprendre que l’heure était à la réconciliation franco-allemande et que ce serait bien d’oublier le passé [10]. Mais Rose ne lâchera pas l’affaire, même après avoir pris sa retraite, terminant sa carrière dans le monde de l’art comme elle l’avait commencée près de 40 ans plus tôt : comme bénévole, qui se consacrera à son travail de restitution jusqu’à son son dernier souffle.

Honorée par quatre pays (France, États-Unis, RDA, Lettonnie), c’est l’une des femmes les plus décorées de toute l’histoire de France qui s’éteint le 18 septembre 1980. Aucun représentant de l’État ne fera le déplacement à ses obsèques.

L’autre grand mérite de l’ouvrage de Jennifer Lesieur, même si je l’ai un peu égratigné en début d’article, c’est de faire sortir de l’ombre une grande héroïne lesbienne, qui a vécu 50 ans d’un amour secret avec la même femme. Ce n’est qu’après le décès de sa compagne Joyce Helen Heer, par une allusion discrète dans l’avant-propos du directeur de sa thèse que Rose publie post-mortem, qu’elle officialise en quelque sorte leur relation. Ce qui n’a pas empêché Clooney, dans Monuments men de trahir la mémoire de Rose Valland en en faisant une parisienne hétéro prête à coucher avec le premier Américain venu...

L’action de Rose Valland au Jeu de Paume a permit de documenter le sort de 22 000 œuvres d’art. Son rôle en tant que "capitaine Beaux arts" permettra la récupération de 60 000 œuvres ; sur ce total, 45 000 ont été restituées à leurs propriétaires ou à leurs descendants. Ses archives restent aujourd’hui encore une source majeure pour la restitution. [11]

A ce jour, en France, il reste encore environ 2 000 œuvres non réclamées.


Pour en savoir plus : Rose Valland, portrait d’une femme engagée (Ministère de la Culture)


[1Un roman de 1996 : Un héros très discret

[2même si les initiatives se multiplient depuis une quinzaine d’années, entre BD, documentaires et plaques commémoratives

[3c’est à dire Carinhall, un pavillon de chasse réaménagé en musée, sur un terrain de 120 hectares, avec un cinéma, un gymnase, un bain de vapeur, un circuit de train miniature, et un salon de réception aux dimensions de cathédrale... Un pied à terre, quoi.

[4qui ne verra jamais le jour

[5plusieurs services concurrents sont censés organiser la spoliation des œuvres...

[6aux yeux de l’Histoire, il est "l’homme qui a sauvé le Louvre", en organisant le transfert des collections dans différentes caches, devant souvent s’opposer tant aux nazis qu’au gouvernement collaborationniste. Et il a failli être fusillé à la Libération !

[7la suite luidonnera raison

[8il y a d’ailleurs tout un passage, qui mériterait un livre entier, sur le dernier train d’œuvres volées, qui n’a jamais atteint l’Allemagne grâce aux renseignements de Rose et à l’action de la Résistance des chemins de fer

[9qu’il avait lui-même fait dynamiter dans sa fuite

[10on va estampiller MNR (Musées Nationaux Récupération) les œuvres pas attribuées, en faire un beau catalogue et passer à autre chose hein - j’exagère juste un tout petit peu : dans les faits, le travail d’attribution et de restitution a repris à la fin des années 90, après le discours historique du Président Jacques Chirac au Vél d’Hiv

[11Source