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Chroniques des invasions pacifiques et des cailloux dans les choses sûres

lundi 28 août 2006, par Sammy

J’avais remarqué la chose en mai lors de mon passage à Lyon [1] : à deux reprises, j’avais été intrigué par des petites mosaïques bicolores, placées assez haut sur des façades d’immeubles et représentant ce qui me semblait être de ces aliens stylisés qui firent les belles heures des premiers jeux vidéos et autres bornes d’arcade.

Ma guide n’ayant pas trouvé la chose particulièrement remarquable, j’oubliais assez vite ce détail, et omis même de le prendre en photo (venant de moi, grand spécialiste de la photo de futilités, c’est un oubli assez rare pour être signalé).

Quelle erreur ! Quelques semaines plus tard, un concours de circonstances me fait repenser à ces étranges bestioles ; j’entreprends aussitôt une recherche sur internet et je découvre qu’il s’agit de rien de moins qu’une invasion.

Planifiée, organisée, méthodique. Inéluctable.

Mondiale.

Car Lyon n’est qu’une ville parmi d’autres, les aliens -car le doute n’est désormais plus permis- ont déjà colonisé Paris, Montpellier, Avignon et Grenoble, mais aussi Genève, Rotterdam, New York, Tokyo ! Même Clermont-Ferrand. C’est dire la virulence du phénomène. Aucun continent n’est épargné. Sommes nous menacés ? Nullement. Sauf à considérer toute remise en cause des petites habitudes et de l’ordre établi comme une menace.

Car ces aliens, ces space invaders, sont bien inoffensifs, pour autant que l’on puisse considérer comme inoffensive l’intrusion de l’art dans la vie quotidienne. Car il s’agit bien d’une œuvre d’art à grande échelle, n’en déplaise aux grincheux. Ludique et épidémique. L’artiste l’explique lui-même : « Un Space Invader que l’on croise n’est pas une simple mosaïque placée là mais l’élément d’un réseau. »

L’invasion s’est faite en plusieurs étapes avec quelques années d’intervalle : Le premier space invader a été posé au début des années 90 dans une ruelle parisienne. Pour reprendre les mots de l’artiste, il s’agissait d’un « éclaireur », d’une « sentinelle », car il est resté seul quelques années. Ce n’est qu’en 1998 que Space Invader a « actionné le programme », a réellement commencé « l’Invasion », la « prolifération ».
Aucune de ses mosaïques n’est posée au hasard, les lieux sont choisis selon divers critères qui peuvent être esthétiques, stratégiques ou conceptuels. Par exemple la fréquentation : l’artiste avoue avoir un penchant pour les sites où les gens affluent, mais aussi pour les recoins les plus cachés. Puis la cartographie : à Montpellier les envahisseurs sont placés de manière à faire apparaitre en vue aérienne un grand space invader lorsqu’on les relie entre eux.

(Wikipédia , article Invader)

Dès lors, je savais que je tenais là un beau sujet d’article, et que je me devais de vous en faire profiter tôt ou tard. Alors, merci qui ? Car les buts d’Invader sont grands et magnifiques. Il ne vise à rien de moins qu’à introduire l’inattendu dans le quotidien, l’art dans la ville, le ludique dans un environnement trop fonctionnel.

Afin de garder une trace de ces œuvres au destin éphémère (éphémère par nature car la forme d’une ville change plus vite hélas ! que le cœur d’un mortel [2]), il les photographie et les cartographie. L’œuvre prend une nouvelle dimension dès lors que l’on a conscience de la prégnance des thèmes de la carte et du labyrinthe, véritable invitation à participer à son tour, ne serait-ce qu’en cherchant les « envahisseurs ».

Les cartes me permettent de faire le lien entre un infiniment petit (le pixel, le Space Invader) et un infiniment grand (les villes, la planète). Elles représentent aussi une idée d’errance. J’utilise personnellement des cartes pour mieux quadriller les villes que j’envahis, c’est un aller-retour permanent du terrain à sa représentation.

Le reste de l’interview d’Invader est disponible ici. Certaines des questions sont stupides, mais les réponses de l’artiste éclairent bien sa démarche, notamment le lien avec le jeu vidéo qui a inspiré ses petits personnages, et son rapport avec les autres formes d’art urbain.

Pour en savoir encore plus, allez donc sur son site.

Après la lecture de cet article et toutes ces belles découvertes, votre vie sera bien plus palpitante. Vous traquerez le space invader dans tous les recoins de vos villes respectives, vous en ferez des photos, vous les montrerez à vos amis éberlués. Votre boulangère vous regardera avec circonspection. Vous pourrez faire des sites entièrement consacrés à ce phénomène. Je parlerai de vous sur mon blog. En un mot, ce sera la gloire.

En attendant que ce soit votre tour, voici deux photos-blogs, dont l’un exclusivement consacré à la traque de l’alien en mosaïque :

A mon grand regret, il n’y a pas de space invaders à Dijon. Je vais être obligé d’en fabriquer moi-même !

***

J’aime bien faire du rangement. A vrai dire le terme n’est pas vraiment approprié. J’aime beaucoup vider un placard, un tiroir, ou le répertoire D :\Mes documents\Divers de mon disque dur, tout poser sur le bureau, et tout réorganiser différemment. Existe t-il des occupations plus saines et plus passionnantes ? Cela permet de passer agréablement son temps, parfois plusieurs heures, de faire le ménage dans les coins les plus reculés, et de se débarrasser d’une foule de choses inutiles que l’on se surprend d’avoir gardé aussi longtemps.

L’actualité récente m’apprend que je ne suis pas le seul à souffrir de cette petite manie au demeurant bien innocente. Les savants les plus considérables et les plus respectables ont le même problème. Pensez donc. Ils ont pris toutes les planètes, ont tout vidé sur la table, et ont tout réorganisé différemment.

Parce que la façon de ranger les planètes ne leur convenait plus. Depuis le temps qu’on en parle, et ça remonte à fort longtemps, (Vialatte aurait dit « l’astronomie date de la plus haute Antiquité », mais je ne voudrais pas paraphraser), ils viennent juste de s’apercevoir qu’il n’existait pas vraiment de critère pour distinguer les planètes et les gros cailloux.

Le critère est maintenant posé. Pluton n’est plus qu’un gros cailloux. C’est la fin d’une courte carrière entamée le 18 février 1930, avec sa découverte par Clyde Tombaugh. Mais telle est la décision de l’assemblée générale de l’Union astronomique internationale (UAI) : « Pluton n’est pas suffisamment massif pour être capable de dominer son environnement et de dégager le voisinage autour de son orbite de tous les objets étrangers. C’est d’ailleurs la condition pour qu’un objet puisse être défini comme planète. Une autre est que l’effet de sa propre gravité lui confère une enveloppe sphérique, et que cet objet, pour qu’il soit considéré comme une planète, doit être en orbite autour d’une étoile, donc il doit tourner autour du Soleil. »

Néanmoins, le doute subsiste, car Pluton « dispose d’un énorme fan club parmi les astronomes » (Le Monde du 24-08-2006) Ce qui prouve bien que l’on est jamais sûr de rien. Les spaces invaders viennent peut-être de Pluton. Tout est envisageable. Il ne s’agit peut-être que d’une basse vengeance face à l’invasion.

Les choses sûres ne sont plus ce qu’elles étaient.

C’est un détail qui a son importance.


[1Considérant que cet article n’avait plus grand intérêt, je l’ai classé dans mes archives privées. Désolé  🙄

[2Baudelaire, Le cygne