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Bonne année mon cul

mercredi 7 janvier 2015, par Sammy

Janvier est de très loin le mois le plus saumâtre, le plus grumeleux, le moins pétillant de l’année. Les plus sous-doués d’entre vous auront remarqué que janvier débute le premier. Je veux dire que ce n’est pas moi qui ai commencé.
Et qu’est-ce que le premier janvier, sinon le jour honni entre tous où des brassées d’imbéciles joviaux se jettent sur leur téléphone pour vous rappeler l’inexorable progression de votre compte à rebours avant le départ vers le Père-Lachaise...
Dieu Merci, cet hiver, afin de m’épargner au maximum les assauts grotesques de ces enthousiasmes hypocrites, j’ai modifié légèrement le message de mon répondeur téléphonique. Au lieu de « Bonjour à tous », j’ai mis « Bonne année mon cul ». C’est net, c’est sobre, et ça vole suffisamment bas pour que les grossiers trouvent ça vulgaire.

Pierre Desproges, in : Chroniques de la haine ordinaire - Bonne année mon cul

On ne saurait mieux dire.

Je n’ai jamais aimé souhaiter la bonne année. Pas pour des considérations métaphysiques ou je ne sais quoi, non, juste parce que c’est une corvée et que ça m’emmerde. Et cette année, je ne sais pas pourquoi, ça m’emmerde particulièrement. Je n’ai pas envie d’écrire à tous les gens que je connais pour leur envoyer à chacun le même message, assorti toutefois d’une petite variante pour faire croire qu’on a personnalisé.

Comprenez-moi bien : je ne suis pas un misanthrope qui n’aime personne. C’est juste cette tradition automatique et, Desproges a raison, un peu hypocrite, qui m’énerve. Quand je veux prendre des nouvelles de quelqu’un, je lui envoie un mail ou bien je lui téléphone. Ou alors je vais le voir chez lui, mais ce n’est pas toujours possible. Pourquoi souhaiter joie, bonheur, prospérité et gains mirifiques à la loterie le premier janvier seulement ? Parce que comme ça c’est fait pour toute l’année ? C’est bien ce que je dis, c’est hypocrite. On le fait une fois pour toute et on est débarrassé.

C’est une de ces conventions sociales idiotes que tout le monde applique parce qu’on a toujours fait comme ça, et qu’on a jamais pris la peine de réfléchir qu’on pouvait faire autrement. Un peu comme mettre sa main devant sa bouche quand on baille.

Voilà un sujet intéressant. Digressons mes bons, digressons.

Le bâillement, m’apprend Wikipédia à l’instant, se fait environ 250 000 fois au cours de la vie et, loin d’être la preuve que l’on s’ennuie et que l’on voudrait dormir, il serait plutôt un mécanisme pour augmenter la vigilance ; mais il faut aussi tenir compte de son rôle dans la communication non verbale chez les primates, toi compris, cher lecteur. Ainsi, le fameux phénomène de la contagion du bâillement est tout à fait normal et touche environ 75% de la population. Si 25% des personnes sont moins sensibles, on note que certains troubles ou syndromes perturbent le fait même de bailler, ou cette possibilité de contagion : maladie de Parkinson, autisme, schizophrénie. Le bâillement, outre son effet bénéfique, est donc globalement plutôt un signe de bonne santé.

Alors ? Pourquoi cette habitude absurde de mettre sa main devant sa bouche lorsque l’on bâille (assortie de rappels à l’ordre courroucés pour ceux qui y manqueraient) ? Comme pour bien des choses, il s’agit d’une survivance religieuse, que l’on trouve chez les catholiques comme chez les musulmans, et qui voudrait soit que le diable tente de pénétrer dans l’âme du bâilleur pendant que sa bouche est ouverte (l’âme serait-elle derrière la glotte ?), soit au contraire que l’âme risque de s’échapper par cette voir, soit encore que le bâillement est une épreuve envoyée par dieu ou le diable pour distraire le croyant de sa prière. [1]

Mais revenons un peu à notre jour de l’an. Je ne suis pas contre les conventions sociales qui impliquent de se réjouir et de faire la fête. J’ai été très content de réveillonner avec des amis. Les occasions de se retrouver n’étant pas si nombreuses, il faut savoir s’en saisir, et tant pis si le concept même de « nouvelle année » n’a aucun sens.


via @FlorencePorcel

Mais cette façon automatique, pavlovienne et faussement joviale de lancer à la figure de tous les gens croisés pour la première fois depuis l’échéance fatidique du 1er janvier minuit « Bananée ! ...et surtout la santé hein ! » d’un air entendu, parce que la santé, c’est important ! Je n’ai aucune raison d’être content d’avoir changé d’année, il ne s’est fondamentalement rien passé entre le 31 décembre à 00:00 et le 1er janvier à 00:01. Aucun compteur n’a été réinitialisé, vos erreurs n’ont pas été effacées par une puissance suprême et vos « bonnes résolutions », vous ne les tiendrez pas, ni pour la nouvelle année, ni pour aucune occasion.

Au travail, c’est encore pire. C’est l’enfer. Pendant 10 à 15 jours, il faut se souvenir des collègues auxquels on a déjà souhaité la bonne année, ceux que l’on a pas encore revus, ou alors faire la tournée des popotes pendant une demi-journée juste pour avoir l’ineffable joie de dire à chacune et à chacun « et surtout bonne santé hein ! », alors que peut-être, cette personne s’est fait diagnostiquer un cancer 10 jours plus tôt, alors que peut-être, un membre de sa famille est mort entre Noël et le nouvel an.

Envoyer un mail à tout le monde pour être débarrassé ? C’est ce que font bon nombre de personnes. Et le côté « obligation sociale » n’en ressort que plus clairement. Si pour vous aussi, souhaiter la bonne année est une corvée, ne le faites pas par mail ! Ne le faites pas tout court ! Je suis inondé de mails d’une manière générale, mais depuis lundi, je reçois 10% de mails supplémentaires, généralement de gens que je ne connais pas, et qui souhaitent bananée-et-bonne-santé à tous leurs contacts et/ou à leur liste de diffusion principale, à grands coups de cœurs, de petits oiseaux et d’animations moisies. Pitié.

Allez, bonne... journée quand même !


[1Pour en savoir plus, allez donc réécouter l’excellente émission La tête au carré.