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L’autre comme moi : banalement fantastique

lundi 9 avril 2018, par Sammy

Tertuliano Máximo Afonso est un homme tout ce qu’il y a de plus banal, si on veut bien accepter de ne pas trop porter attention à son prénom. Professeur d’Histoire, divorcé, sujet à la dépression ; une maîtresse, des hésitations sur la suite à donner à leur relation, des copies à corriger.

Une vie banale et passablement ennuyeuse, jusqu’au jour où un collègue professeur de mathématiques lui suggère un film de série B dans le but avoué de le sortir de son marasme. L’occuper. Le faire sourire un peu. En un mot : le distraire. Tertuliano emprunte le film au vidéo-club, fait semblant d’hésiter entre le regarder et corriger les devoirs de ses élèves, regarde le film, va se coucher.

... se relève d’un bond au milieu de la nuit, remet le film dans le lecteur, et s’arrête, horrifié, sur une image : la sienne. Par un total hasard, il vient de faire la connaissance de l’Autre, son double qui, vous l’aurez compris, est acteur.

Il se dit que ce moment de sa vie pourrait donner un roman, mais que ce serait peine perdue car personne ne croirait à pareille histoire.

Tertuliano se pose des questions de plus en plus troublantes, obsédantes. Lequel est l’original, lequel est la copie ? Lequel de ces doubles est en trop ? Qui est né en premier, acquérant par ces quelques minutes une fragile antériorité ? Deux hommes identiques sont-il condamnés à mourir en même temps ? Sa vie tourne désormais autour de cet autre lui-même, dont il n’aura de cesse de découvrir l’identité.

Ne vous méprenez pas : ce n’est pas une vague histoire de ressemblance, ah dis donc, quand tu te tiens comme ça, là, et que tu mets tes cheveux comme ça, là, tu ressembles à Alain de loin. Non. C’est son double parfait. C’est lui, sauf que ce n’est pas lui. C’est à ce moment là que ce récit banal, cette histoire ordinaire et cette vie routinière entrent de plain-pied dans le fantastique. Tertuliano devient le client préféré du vendeur du vidéo-club, auquel il loue tous les films de la société productrice ; au terme d’un minutieux travail et de laborieux mensonges -il invente d’invraisemblables histoires d’étude sociologico-historique des films de série B- il finit par trouver le nom de l’Autre, puis son adresse...

La suite, je ne vous la raconterai pas.

Si j’ai bien aimé cette histoire fantastique au sens primaire du terme, où l’extraordinaire fait irruption dans la banalité, j’ai lu ce livre sans passion, avec le seul objectif d’aller au bout de l’histoire, souffrant peut-être d’un style un peu lent, un peu traînant, fourmillant de circonvolutions, censées évoquer les hésitations et les interrogations du protagoniste ; Saramago est en outre familier des interventions dans son récit, des prises à partie du lecteur, des considérations ironiques sur ce à quoi pourrait penser son personnage...

...que l’on ne compte pas sur nous, simples transcripteurs des pensées d’autrui et fidèles copistes de leurs actions, pour prévoir le déroulement ultérieur d’une procession qui se trouve encore sur le parvis de l’église.

C’est sans doute pour ça que j’ai un peu eu l’impression de ne pas avancer aussi vite que je l’aurais voulu dans ce livre pourtant pas si long [1] J’ai trouvé les dialogues, ponctués seulement de virgules, assez difficiles à suivre, comme si tout n’était finalement qu’un seul monologue - celui du narrateur ou celui du personnage principal ? Dans le film que Denis Villeuneuve a tiré de ce roman, il semble entendu que Tertuliano et son double ne sont qu’une seule et même personne ; je crois pouvoir affirmer qu’il y a bien dans le roman deux personnes, exactement identiques, sinon l’histoire, réduite à un banal conte de la folie, n’aurait pas grand intérêt.

Ce n’est pourtant pas le premier roman de Saramago que je lis : j’avais déjà, il y a quelques années, lu L’aveuglement, une fable noire et grinçante prenant pour point de départ une épidémie de cécité, qui fera basculer en quelques mois l’humanité dans le chaos. J’en avais tiré la conclusion que nous ne sommes séparés de la barbarie que par un mince vernis de civilisation. Je ne saurais dire si la fin de L’autre comme moi est pessimiste ou pas. Disons qu’une fois de plus l’âme humaine n’en sort pas grandie, mais il y a quelque chose d’inéluctable dans cette fin, à la manière d’une tragédie où le destin des protagonistes est scellé dès la première scène.

Si cette histoire devait avoir un sens caché ce serait, à mon humble avis, sur l’irréductible solitude de l’être humain ; on est toujours seul, seul à penser et à ressentir, seul à mourir. Ce qui rend d’autant plus insupportable la perspective d’être deux à être seuls.


[1271 pages ; j’ai mis le même temps à lire les 441 pages de Au revoir là-haut de Pierre Lemaître, dont j’espère vous parlez prochainement