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Au revoir là-haut, jubilation blasphématoire

mercredi 11 avril 2018, par Sammy

Tout commence dans une tranchée, en novembre 1918, alors que tout le monde sent bien que c’est fini. Au cours d’un dernier, injustifié et inutile assaut, Albert Maillard est enseveli vivant et Édouard Péricourt reçoit un éclat d’obus en lui portant secours. Ces deux hommes qui n’ont rien en commun (le premier est un comptable timide qui ne rêve qu’à sa Cécile, le second un fils de la haute bourgeoisie, dessinateur génial, fantasque et homosexuel) seront désormais unis par le sort. Et ces deux amochés (l’un est devenu paranoïque, l’autre a eu tout le bas du visage arraché, c’est désormais une Gueule cassée), vont monter une arnaque amorale, dangereuse et terriblement jubilatoire aux monuments aux morts.

J’aime ce genre de roman où l’on devine, pour peu que l’on prenne le temps d’y réfléchir, l’important travail de documentation qui a précédé l’écriture, et que pourtant l’on ne sent pas. Ainsi, le scandale des « mercantis de la mort » est bien réel, celui des faux monuments aux morts aurait pu l’être. [1] Mais il a surtout su restituer une époque, avec ses tensions et ses injustices.

Pierre Lemaitre vient du polar, et ça se voit. Chaque personnage, qu’il soit pitoyable, ridicule, émouvant, cruel, torturé ou serein est campé avec précision, l’intrigue est clairement posée et, sans faux effets, sans efforts, sans découpage haché [2], l’on est poussé à lire la page suivante, encore et encore, pour connaître la suite des aventures des trois protagonistes. Trois, car il n’y a pas que Albert et Edouard dans cette histoire, il y a aussi le lieutenant d’Aulnay-Pradelle. Aristocrate désargenté, salaud sans scrupules (c’est lui qui a provoqué l’ultime assaut par une mise en scène atroce, tenté de tuer Albert et indirectement causé l’état d’Edouard), son rayon à lui c’est l’arnaque officielle, la spéculation sur les exhumations militaires. En-effet, dans les années 20, un arrêté ministériel préconise la constitution du plus petit nombre possible des plus grands cimetières possibles. D’où appels d’offres, exhumations, mises en bière, transport vers les nécropoles. D’aulnay-Pradelle embauche des Annamites sous-payés, mégote sur la taille des cercueils, mélange des morceaux de corps différents ou au contraire éparpille un seul corps dans plusieurs cercueil, quitte à combler la différence de poids avec de la terre, distribue des pots-de-vin à tour de bras et pense s’en tirer à bon compte et larges profits.

Bien évidemment, ça ne sera pas aussi simple, et le plaisir sadique du lecteur s’accroit au fur et à mesure que le noeud coulant se resserre autour des escrocs : Edouard, qui s’est fait passer pour mort, s’appelle désormais Eugène Larivière, mais aussi Jules d’Epremont, membre (imaginaire) de l’Institut ; Albert s’enterre dans ses mensonges, sa cavalerie et ses efforts incessant pour procurer la morphine dont son compagnon est dépendant ; d’Aulnay-Pradelle est à la merci du rapport d’un petit fonctionnaire crasseux et opiniâtre...

Edouard semble être le seul à ne pas paraître concerné ; déjà parce qu’il est ravi de cette bonne blague, qui lui redonne presque goût à la vie après une longue période de léthargie seulement troublée par les affres du manque, ensuite parce qu’il est déjà mort : famillialement en étant renié par son père, symboliquement en perdant son visage et officiellement en endossant l’identité d’un mort. Comble de l’ironie et suprême bonheur pour lui, le principal pigeon n’est nul autre que son propre père, le richissime banquier Marcel Péricourt qui, pris d’un remord à retardement devant la mort d’un fils qu’il n’a jamais su aimer, décide de financer un monument aux morts dans son arrondissement.

La « blague » est dangereuse car le sujet de « nos glorieux morts » est plus que sensible dans l’immédiat après-guerre, et le grand mérite de Lemaitre est aussi de restituer cette époque et son hypocrisie : le patriotisme ostentatoire dissimule mal le refus de voir la misère des anciens poilus et la détresse des mutilés. Albert va être obligé de faire le garçon d’ascenseur, puis l’homme sandwich pour survivre. Ce thème de l’hypocrisie, nous amène à la question des masques, derrière lesquels beaucoup de monde se cache dans cette histoire. Avec la complicité de la fille de la propriétaire du bouge où ils logent, Edouard se met en-effet à fabriquer des masques de tout type : des bariolés, des blancs, des à plumes, des à paillettes... même un masque de tête d’homme, la sienne. C’est seulement en écrivant ces lignes que je m’avise qu’il y a sûrement du Prévert là-dessous. Et un masque, cela peut aussi être métaphorique : untel porte le masque de la respectabilité, tel autre celui de la réussite. Ils servent à dissimuler la lâcheté, l’égoïsme, les remords...

Je ne connaissais pas Pierre Lemaitre jusqu’à ce que je lise ce livre. Je ne savais même pas qu’il avait obtenu le prix Goncourt. Ou alors je l’avais oublié, ce qui revient sans doute au même [3]. Je l’avais sous le coude, je ne pensais pas le lire dans l’immédiat ; il était plutôt dans la grande catégorie de ces livres qu’il faudrait lire, un jour. Puis, je ne sais trop comment, il s’est retrouvé dans celle des livres à lire, tout de suite. Ca tient souvent à rien. Une tête de gondole dans un supermarché, un avis positif d’un mastonaute, se souvenir qu’on l’a en stock, se dire après tout pourquoi pas.

Comme je me félicite de cette décision ! Au revoir là-haut est une des découvertes les plus jubilatoires de ces dernières années. Non que je n’aie lu que des livres ennuyeux jusqu’alors, mais celui-ci, malgré son propos qui pourrait être déprimant de prime abord, ou plutôt à cause de lui, est alerte, enlevé, drôle. Captivant.

A lire d’urgence si vous ne l’avez pas encore fait. J’espère seulement avoir un tant soit peu réussi à vous convaincre de le faire ! [4]


Une critique de ce roman par Pierre Assouline : Jubilation de Pierre Lemaître dans les grands cimetières sous la thune. Promis, je ne lui ai pas piqué le terme de « jubilation » : c’est vraiment le mot qui vient à l’esprit lorsque l’on veut résumer ce roman.

A propos du scandale des exhumations militaires :
L’arnaque aux monuments aux morts est, à ma connaissance, fictive. J’en ai eu l’idée en lisant le célèbre article d’Antoine Prost sur les monuments aux morts. En revanche, les malversations attribuées à Henri d’Aulnay-Pradelle proviennent, en grande partie, du « Scandale des exhumations militaires » qui éclata en 1922, présenté et analysé dans deux excellents travaux de Béatrix Pau-Heyriès. Ainsi, l’un des faits est réel, l’autre non, ç’aurait pu être l’inverse.


[1Voir ce que l’auteur en dit à la fin de son livre, passage retranscrit ci-dessous

[2au contraire, le livre n’a pas de chapitres

[3et ce n’est pas plus mal, car la plupart des Goncourts que j’ai pu lire -à l’exception notable des Bienveillantes- ne m’ont pas laissés d’impérissables souvenirs.

[4Et j’ai gardé la meilleure nouvelle pour la fin : il y a une suite, parue en début d’année : Couleurs de l’incendie