Chez Sammy

Maison de qualité fondée en 2006

Accueil > Fictions > Non seulement la bourrache a bien résisté au gel...

Non seulement la bourrache a bien résisté au gel...

mardi 17 mars 2020, par Sammy

Non seulement la bourrache a bien résisté au gel, mais en plus elle va bientôt fleurir. Voilà quelle fut sa première pensée en rentrant chez lui vers 12h30, après une matinée aussi fatigante que peu productive, passée à réunir les morceaux de son équipement de travail -un mini PC, un écran, une souris, un clavier, tiens on va prendre la webcam aussi, on ne savait jamais, s’il devait être amené à consulter en visio, le câble réseau, allez, on le prend, on verra bien comment on gérera tout ça à la maison ; quelques papiers épars, et l’attestation, ce nouveau sésame, imprimée en de trop nombreux exemplaires, dans un de ces brefs moments de panique, de peur de manquer, qui le saisissent, il le savait, comme la plupart de ses congénères dans de semblables moment, les quelques images entr’aperçues la veille de files d’attente devant les supermarchés, complaisamment montrées par les journaux télévisés en apportant, si ce n’est une preuve, car la télévision est menteuse, à tout le moins une illustration- à envoyer quelques mails, à participer à une nouvelle réunion de crise tendant à démontrer que la probabilité de dire des conneries s’accroit proportionnellement à la durée de ladite réunion, et puis pas mal de temps passé, gâché, à attendre, à patienter dans cette temporalité incertaine qui n’est pas tout à fait du travail mais pas complétement du temps libre, juste du temps perdu, c’est dans ces moments là qu’il regrette de n’avoir aucun don pour le dessin, à ce niveau là on peut même dire aucun talent, aucun semblant de disposition, bref il n’est pas doué c’est comme ça, c’est tout juste s’il est capable de dessiner un bonhomme bâton, attendre, disais-je, que Chef-à-plumes soit disponible, que Petit-Chef-Tondu réponde au téléphone pendant que Chef-à-plumes maugrée, râle et morigène, ah, s’il pouvait les envoyer paître, tous, boursouflés de leur importance, imbus de leur mission, et tellement infoutus de prendre une décision, si ce n’est celle, vachement courageuse, de faire comme Grand-Chef-à-Plumes a dit, et ne surtout pas s’en écarter ni s’autoriser de critiques, pas à haute voix surtout pas, sans doute y pensent-ils, ils ont sûrement leurs pensées ces gens là, leurs émotions, leur avis sur la question, mais voyez-vous, on n’arrive pas à ce niveau hiérarchique sans abdiquer quelques morceaux de fierté, un peu de quant-à-soi, sans apprendre à courber un peu l’échine, pas trop, faut pas faire servile non plus, juste ce qu’il faut, courber l’échine, ne pas faire de vagues, rester flou sur ce que l’on pense, et monter en grade, pour enfin pouvoir imposer sa tyrannie à ses propres larbins, courbés, dévoués, loyaux de façade et aigris de ne pouvoir, eux aussi, jouer à la comédie du pouvoir.

Rentrant enfin chez lui, fourbu de n’avoir pas travaillé, rompu d’une nuit en partie passée à s’interroger sur les modalités de l’avenir, inquiet enfin, perclu d’angoisse par éclairs, car la peur le prend parfois, à la pensée qu’il pourrait lui aussi, mais comment la chose est-elle seulement permise par le destin, mourir, abdiquer cette vie sans histoires de laquelle il s’est ma foi plutôt bien accommodée, pire encore abandonner là sa famille, sa chère femme et ses enfants, non décidément tu es idiot, dors, comme si on pouvait ordonner à quiconque, à commencer par soi-même, de dormir, et au final plutôt mécontent de lui, des autres, de la technologie -rien ne fonctionne, c’était presque prévisible- il avise, dans la jardinière près de la boîte aux lettres, dans un de ces moments distractif dont il est familier, son attention ne restant jamais bien longtemps fixée sur le même objet, la bourrache plantée l’été dernier, et c’est vrai qu’elle a encore fière allure malgré quelques feuilles roussies par le gel et d’autres attaquée par des escargots affamés de leur jeûne hivernal : on voit nettement les boutons, à l’extrémité de tiges jaillissant du cœur des feuilles velues et légèrement piquantes. Elle va bientôt refleurir.