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Je te promets : la Recherche du père

vendredi 28 avril 2023, par Sammy

Dans les dernières pages de la Recherche, le narrateur se rend à une matinée chez la princesse de Guermantes, et se demande pourquoi tout le monde s’est déguisé en vieux [1], jusqu’à ce qu’il comprenne que personne n’est déguisé, c’est juste le temps qui a passé.

Je ne sais pas trop expliquer pourquoi, mais j’ai eu la même sensation lors de la scène finale de Je te promets, dont TF1 diffusait ce lundi le dernier épisode de la dernière saison [2]. On y retrouve la plupart des protagonistes encore en vie, dont les trois personnages principaux, âgés d’une bonne soixantaine d’années, vieillis, les cheveux blanchis, et pourtant empreints d’une forme de sérénité qu’ils n’avaient pas dans le reste de la série, quand ils avaient 40 ans [3].

Même si cette fin... laisse sur sa faim, en laissant entr’apercevoir quelques pistes pour une suite qui n’aura jamais lieu [4], je suis content de finir sur cette sensation d’apaisement. Oui, c’est juste une série, juste une histoire, mais les histoires, c’est important. Et rarement j’aurais eu ainsi l’impression d’être à ce point le public cible d’une histoire, d’avoir l’impression qu’elle a été écrite pour moi et ma génération.

Vous le savez peut-être, ou vous ne le savez peut-être pas, Je te promets est l’adaptation, la transposition pourrait-on dire, d’une série américaine à succès [5], This is us. La série met en scène le destin de triplés, (l’un, né le même jour que les deux autres, a été adopté), en jouant sur l’alternance entre le présent (les triplés Maud, Mathis et Michaël de leur 37 ans à leur 40 ans), et le passé essentiellement la vie de leurs parents, Paul et Florence.

Et ça marche. Ça marche très bien. Déjà parce que les histoires basées sur la découverte de secrets, ça marche toujours, et Paul Gallo, ce père exemplaire, cette sorte de saint encore plus balaise que Charles Ingalls, il en avait à la pelle, des secrets. A commencer par la question « mais comment est-il mort ? » qui a bien occupée une saison et demie.

Parce qu’il y a de l’émotion aussi, et ça aussi, on va pas se le cacher, ça marche plutôt pas mal. On adore les histoires tristes, avec des moments drôles, puis de l’émotion, puis un petit rappel que papa est mort, puis un souvenir heureux, etc. Dans l’ensemble, le montage est terriblement efficace, l’alternance des scènes passé/présent s’articule sur des souvenirs, des lieux, des moments d’une époque faisant écho à une autre...

Et enfin parce que l’identification joue à plein : les triplés sont nés en 1981, le jour de l’élection de François Mitterrand, et la série abonde en références allant des années 60 aux années 90, avec les musiques de l’époque en BO, même si la série a bien évidemment sa propre musique, toute en douceur et en évocation nostalgique.

C’est aussi une série sur l’héritage et la transmission ; souvent les triplés s’engueulent, se reprochent de ne pas être assez comme leur père, de ne pas faire comme il aurait fait lui ; bref, d’être indignes de son héritage. Et quel poids ce père a t-il fait peser sur les épaules de ses enfants ! A être aussi parfait, son exemple devient inaccessible. Mais, et c’est mon sentiment à la fin de la série, ses trois enfants ont tous en eux quelque chose de Paul Gallo. Sans les traumatismes de sa jeunesse.

Une fois qu’ils ont dépassé l’âge qu’avait leur père au moment de sa mort, ils ont enfin pu ne garder que le meilleur de cet encombrant modèle, et atteindre enfin à cette sérénité que j’évoquais au début.


Oh, je n’ai pas parlé des actrices et des acteurs. C’est normal, ils sont tous bons. Ils et elles arrivent toutes à faire naître de l’émotion, parfois d’un simple regard.

S’il fallait n’en choisir qu’un, j’avouerais une petite préférence pour Marc Riso, qui joue Tanguy, le marie de Maud. Il est épatant. C’est la vraie révélation de cette série, et j’espère qu’on va continuer à le voir.


[1Au premier moment je ne compris pas pourquoi j’hésitais à reconnaître le maître de maison, les invités, et pourquoi chacun semblait s’être « fait une tête », généralement poudrée et qui les changeait complètement. Le prince avait encore en recevant cet air bonhomme d’un roi de féerie que je lui avais trouvé la première fois, mais cette fois, semblant s’être soumis lui-même à l’étiquette qu’il avait imposée à ses invités, il s’était affublé d’une barbe blanche et, traînant à ses pieds qu’elles alourdissaient comme des semelles de plomb, semblait avoir assumé de figurer un des « âges de la vie ». Ses moustaches étaient blanches aussi, comme s’il restait après elles le gel de la forêt du Petit Poucet. Elles semblaient incommoder la bouche raidie et, l’effet une fois produit, il aurait dû les enlever. À vrai dire je ne le reconnus qu’à l’aide d’un raisonnement et en concluant de la simple ressemblance de certains traits à une identité de la personne. Je ne sais ce que le petit Fezensac avait mis sur sa figure, mais tandis que d’autres avaient blanchi, qui la moitié de leur barbe, qui leurs moustaches seulement, lui, sans s’embarrasser de ces teintures, avait trouvé le moyen de couvrir sa figure de rides, ses sourcils de poils hérissés, tout cela d’ailleurs ne lui seyait pas, son visage faisait l’effet d’être durci, bronzé, solennisé, cela le vieillissait tellement qu’on n’aurait plus dit du tout un jeune homme. Je fus bien plus étonné au même moment en entendant appeler duc de Châtellerault un petit vieillard aux moustaches argentées d’ambassadeur, dans lequel seul un petit bout de regard resté le même me permit de reconnaître le jeune homme que j’avais rencontré une fois en visite chez Mme de Villeparisis. À la première personne que je parvins ainsi à identifier, en tâchant de faire abstraction du travestissement et de compléter les traits restés naturels par un effort de mémoire, ma première pensée eût dû être, et fut peut-être bien moins d’une seconde, de la féliciter d’être si merveilleusement grimée qu’on avait d’abord, avant de la reconnaître, cette hésitation que les grands acteurs, paraissant dans un rôle où ils sont différents d’eux-mêmes, donnent, en entrant en scène, au public qui, même averti par le programme, reste un instant ébahi avant d’éclater en applaudissements.

[2c’est confirmé, la série s’arrête avec cette trop courte saison 3

[3la série va des 37 aux 40 ans des triplés Mathis, Maud et Michaël

[4Qu’est-il arrivé à Tanguy ? Comment est morte Florence ? Qui est la mère du fils de Michaël ?

[5dont j’ignorais jusqu’alors l’existence pour ma part