Deux jours de suite, il m’avait reçue dans son bureau encombré de livres et d’objets divers, au sixième étage de la prestigieuse London School of Economics. Il racontait son enfance new-yorkaise dans un immeuble coopératif, auprès de parents ouvriers qui fréquentaient des artistes de la beat generation et l’emmenaient à des manifs contre la guerre du Vietnam. Ex-membre des Jeunesses communistes devenu mécanicien sur des imprimantes offset, son père avait été ambulancier à Barcelone en 1936. Là, dans cette ville brièvement autogérée, Kenneth Graeber avait vu les cols bleus faire tourner eux-mêmes leurs usines et en avait conclu que somme toute, « ça ne marchait pas plus mal qu’avec des chefs ». Le jeune David a retenu la leçon. Devenu anthropologue, il n’a cessé de renverser les idées reçues qui nous traversent et mènent le monde. Déboulonner les idoles, prendre délibérément le contrepied des dogmes les mieux établis, il « adore ça », avouait-il en riant. Exemple? « Il faut en finir avec notre obsession du travail », estimait l’auteur de Bullshit Jobs et de Bureaucratie (Édition Les Liens qui Libèrent) : « Le capitalisme n’est pas synonyme d’efficacité ». Autre cliché pulvérisé dans Dette : 5000 ans d’histoire (Édition Les Liens qui Libèrent) : « il ne faut pas toujours payer ses dettes ». David Graeber savait prendre du recul, qu’il s’agisse de se documenter sur le temps long ou d’aller enquêter deux ans dans un village malgache. Son ambition ? « Changer le sens commun politique ». De fait, on ne pense plus de la même façon après avoir lu les livres de David Graeber — toujours vifs et accessibles en dépit de leur érudition. « J’écris de façon à ce que les gens puissent lire sans avoir forcément fait cinq ans d’études supérieures, c’est une forme d’engagement », disait-il.
L'interview de David Greaber est parue dans XXI n°51 (été 2020)
Voir aussi : https://www.liberation.fr/debats/2020/09/04/graeber-est-mort-c-est-trop-con_1798621
Mis de côté pour les liens.
Je signale tout de même que le sujet des bullshit jobs est évoqué depuis 2013, au moins, par David Graeber : http://www.lagrottedubarbu.com/2013/08/20/emplois-foirreux-bullshit-jobs-par-david-graeber/
via http://links.aurem.org/?Fhl7Gg
Déjà cité : http://sammyfisherjr.net/Shaarli/?searchterm=Graeber
Un point de vue intéressant :
" Un autre point intéressant : d'où proviennent les inégalités ? Je pense que ça commence à petite échelle. C'est simple de trouver des villes égalitaires mais ça s'avère beaucoup plus compliqué de trouver des familles égalitaires ! Il faut regarder du côté du patriarcat, de l'esclavage, des conditions domestiques... C’est l’emploi qui a déplacé ceci à une plus grande échelle : l'inégalité provient en réalité du bas."
"Le problème n’est pas tant que les procédures bureaucratiques sont intrinsèquement stupides, c’est plutôt qu’elles sont des moyens de gérer des situations qui sont déjà stupides car fondées sur des inégalités sociales qui s’appuient en dernière analyse sur la menace de l’agression physique, sur la violence structurelle"
"Bref, la dette s’enkyste dans notre idée du bien et du mal. Voilà d’où vient sa force morale. La violence est toujours là, mais enfouie sous nos conventions."
J'aurais du lire cet article plus tôt. Pour rappel, Graeber, c'est le mec du fameux article sur les bullshit jobs : http://sammyfisherjr.net/Shaarli/?DdBJww
Pas tout neuf, mais ça encombre ma barre de favoris Firefox depuis plusieurs semaines. Théorie intéressante. Article sauvegardé dans mon respawn.