> Toutefois s'attacher à vouloir faire cesser le racisme, le sexisme, l'homophobie, etc. c'est bien beau mais ce sont des minorités qui se battent chacune de leur coté pour leurs propres intérêts.
[...]
> Le problème de la lutte pour les droits des noirs, des femmes, des homosexuels ou tout autre groupe est à chaque fois le même: fondamentalement ces combats divisent et opposent au lieu de rassembler et fédérer. Quand on parle des noirs, ça oppose les blancs; quand on parle des femmes, ça oppose les hommes, quand on parle des homos, ça oppose les hétéros, etc. comme l'expose la chanson "Camps" de Jehan Jonas.
Et tout ça à partir d'une citation probablement apocryphe, et dans tous les cas hors contexte, de Morgan Freeman, le permaculteur bien connu.
Alors... hmm, non. Ça ne va pas du tout.
On va jouer ensemble : je ne vois pas un noir, je vois un homme ; je ne vois pas un musulman, je vois un homme ; je ne vois pas une femme, je vois... ah oui, merde, ça coince là.
Tellement de bons sentiments en quelques lignes, et tellement d'erreurs. Je crains de n'être pas assez compétent pour répondre.
1/ "Des minorités qui se battent chacune de leur côté"
Rien que cette phrase révèle l'ampleur de l'aveuglement de son auteur.
- Les femmes ? Une minorité ? Et tant pis si elles ne représentent que la moitié de la population humaine (et ne venez pas m'emmerder avec des extraits de Wikipédia comme quoi il n'y aurait que 45% de femmes pour 55% d'hommes, on est pas dans un forum pour incels, merci)
- Les personnes racisées ? (parce que, non, le monde ne se divise pas entre "blancs" et "noirs"). Là, on touche du doigt le privilège blanc, en criant très fort qu'il n'existe pas. Déjà, c'est quoi être blanc ? C'est type suédois ? Niçois ? Espagnol ? Grec ? Si j'ai un papa suédois et une maman kabyle, je suis blanc ou pas ? C'est une question de perception, de la part de la minorité qui se considère comme telle. Blanche. Ce que sous-entend ma phrase, c'est qu'à l'aune des critères racialistes de cette communauté (dont je fais partie, avec tous les biais que cela implique et contre lesquels j'essaie de lutter), les non-blancs sont beaucoup, beaucoup plus nombreux que les blancs (d'où l'émergence, au passage, de toutes les thèses racistes sur le grand remplacement, et ils sont plus nombreux que nous, et ils se reproduisent plus vite que nous (comprendre : comme des lapins, comprendre : je déshumanise "l'autre"), et la "race" blanche va disparaître etc.). Du coup, les personnes racisées, une minorité, vraiment ? Quelle bonne blague.
- Les homosexuels ? Peut-être. Mais pourquoi fonder un critère sur la seule attirance pour une personne de même sexe ? On pourrait s'amuser à mettre dans cette "minorité" tous ceux et toutes celles qui ne rentrent pas *exactement* dans la case que l'auteur du shaare que je suis en train de décortiquer considère comme non-minoritaire, aka "normaux". Asexuels. Bisexuels. Transgenres. Intersexe. Et j'en oublie, je m'en excuse par avance. Du coup, ça commence à faire du monde.
- On pourrait tenir le même raisonnement avec le handicap (je rajoute pour la suite de ma démonstration). On est "normal" (aka "n'appartenant pas à une minorité") jusqu'à quel point ? Myope, ça va ? Malentendant, c'est bon ? Sourd, c'est pas un handicap, c'est une culture ! Ah, en fauteuil, ça commence à puer pour toi. Et porteur d'un handicape psychique, c'est l'asile direct, on va pas s'occuper de ce genre de minorité emmerdante. Laissez les valides gérer la planète, ils ont bien réussi jusqu'à maintenant, non ? Oups.
2/ "pour leurs propres intérêts"
Parce que quand je suis blanc, cisgenre, hétéro, valide (je rajouterais même chrétien, pour l’Occident), et aussi homme, je ne me bats pas pour mes propres intérêts ?
Attention, il y a un piège.
**Eh bien non**. Quand je suis blanc, cisgenre, hétéro, valide, je n'ai pas à me "battre pour mes propres intérêts", tout simplement parce que -on reste dans une vision occidentale de la chose, n'oublions pas que l'auteur considère les non-blancs comme une minorité- la société a été faite pour les gens comme moi. La société dans laquelle je nais, j'étudie, cherche un travail, me marie... perçois comme "normal" le fait d'être blanc, le fait d'être valide, le fait d'être hétéro ET cisgenre. Et perçois tout le reste comme des "minorités", avec la meilleure bonne foi du monde, et souvent avec de bonnes intentions. Sauf que les bonnes intentions, ça ne suffit pas.
3/ "Diviser pour mieux régner"
J'aimerais bien que ce soit ça, que ce soit une stratégie des possédants/dominants pour diviser leurs adversaires. Seulement, t'as écouté Manu hier soir ? Dans son passage sur l'actualité hors-Covid, il a dit à peu près : le racisme c'est caca, mais celles et ceux qui se battent contre sont d'affreux communautaristes (avant d'ajouter : la police française fait un excellent travail, hashtag cœur, hashtag amour). Ce ne sont pas les opprimés qui "divisent pour mieux régner", mais les dominants. Mais l'emploi de cette expression est assez révélateur de tout l'informulé de la pensée de son auteur. Le refoulé même.
4/ Orienter la lutte vers les causes premières. (*Il dit qu'il voit pas le rapport*)
A la base, j'aurais dû être d'accord. Mais au vu de tout ce qui précède, j'ai du mal. Oui, il faut en finir avec le capitalisme. Mais je ne suis pas certain que le sexisme soit une maladie de capitalisme. Je n'ai pas vraiment l'impression que les communistes soient moins sujets au racisme que la classe propriétaire des moyens de production. J'ai un gros doute sur le lien de causalité entre la transphobie et un système économique prônant l'accumulation du capital.
Je le recopie ici tellement c'est fascinant de bêtise et d'égoïsme :
> Si une pensée humaniste nous amène à considérer comme une amélioration que les noirs soient moins tués et harcelés dans nos sociétés, on peut se demander à quoi ça va servir quand dans quelques décénnies les conditions propices à la vie telle qu'on la connait auront disparu de la planète.
5/ Conclusion
Une fois encore, on se trouve devant de la pensée, prête à mâcher, prête à servir, en mode réponse à tout. De la vraie saloperie, où l'auteur, du haut de sa bien-pensance, balaie d'un revers de main les petites luttes mesquines des femmes, des personnes racisées, des dominé·e·s de toute espèce d'un "argument" massue : "ah ah, quand la planète sera détruite, vous serez bien avancé·e·s avec vos petits combats égoïstes, qui ont divisés au lieu de fédérer."
Comme si on ne pouvait pas se battre POUR l'écologie, POUR l'égalité des droits (femmes, personnes racisées, personnes en situation de handicap, religions minoritaires, LGBTQ etc.), et CONTRE le capitalisme, tout ça EN MÊME TEMPS. Nan, nan, faut choisir ton combat, choisir ton "camp", et "plus moyen d'en sortir".
(c'est le préfet Lallement qui a écrit les paroles ? Ça ne m'étonne pas qu'il soit poète, un homme d'une telle sensibilité)
Allez, encore une couche parce que bon. Et puis j'ai faim.
J'ai été lire la post d'origine du HV. Je passe sur les citations hautement philosophiques tirées de Harry Potter ou des Pokémons, j'ai faim j'te dis. Mais je pense que la philosophie a perdu un maître, jdçjdr. Non, ce qui me pousse à réagir, c'est cette phrase :
> Heureusement, rien de tout ça n’interdit d’être simplement gentil avec les autres ou ne constitue ni une excuse ni une raison à se comporter comme un connard.
Je me suis déjà exprimé sur le fait d'être "gentil" [ICI][1], je ne vais pas recommencer. Ou alors juste pour dire que ça va encore dans le sens de ce que je viens d'écrire : tout le monde doit être gentil, mais bizarrement, surtout ceux à qui la vie chie dans la bouche et auxquels la société refuse une brosse à dents. Merde, manquerait plus qu'ils mordent ces cons là.
Bon, j'ai perdu beaucoup trop de temps pour cette connerie moi. Mais fallait que ça sorte.
[1]:
https://www.sammyfisherjr.net/Shaarli/index.php?bWz0FA